Sans armure

Le privilège d'être dérangeant

Je me suis toujours demandé comment les gens faisaient pour faire face à leurs problèmes.

J'imaginais que la plupart faisaient comme moi : tu trouves une solution par toi-même ou tu endures.

Avec les années, je me suis rendu compte que beaucoup ne cherchaient même pas à régler le problème immédiatement. Tout ce qu'ils faisaient, c'était d'en parler avec quelqu'un de confiance, et le poids semblait soudainement plus léger. Le simple fait de partager ce qu'ils vivaient avec un ami ou un proche leur donnait une force pour surmonter leurs obstacles.

Je n'arrivais pas à croire que ça puisse fonctionner comme ça, et c'est encore le cas aujourd'hui.

J'en ai passé des soirées seul dans mon lit à essayer de ne pas succomber à la souffrance. Quand j'avais un problème, je ne me suis jamais dit que je pouvais en parler à quelqu'un. En parler, c'était risquer de déranger le peu de paix qu'on avait à la maison. Alors, j'essayais de le régler par moi-même ou de le digérer en silence avant de m'endormir.

Cette notion de pouvoir appeler un ami quand ça ne va pas est encore aujourd'hui un concept abstrait pour moi.

Me présenter chez quelqu'un simplement parce que j'ai envie de passer du temps avec cette personne ne faisait pas partie de mon monde. Si je contacte quelqu'un, c'est parce que j'ai une raison valable de le déranger.

Encore aujourd'hui, chaque fois que j'aurais besoin d'une tape dans le dos, je me demande si j'ai seulement le droit de la demander.

Ça paraît évident pour beaucoup quand j'explique ça, mais avoir une place sans la mériter est inconcevable pour moi. Je dois prouver ma valeur, apporter quelque chose ou être utile. Sinon, ma simple présence ne sera pas suffisante.

Aussi simple que ça.

Quand je n'arrive plus à contenir la souffrance et qu'il faut laisser sortir le trop-plein, je ne demande ni une oreille attentive ni une présence rassurante. Je laisse simplement la douleur se propager dans mon corps et j'attends que son intensité diminue pour pouvoir me ressaisir.

C'est comme ça que j'ai toujours géré mes émotions.

Alors, ceux qui n'ont qu'à texter un ami, appeler un proche ou enlacer une personne de confiance sont chanceux à un point où ils ne s'en rendent même pas compte.

Partager mes pensées, mes expériences, mes hauts, mes bas et ma vie en général est quelque chose que je n'ai jamais cru avoir le droit de faire.

On m'a souvent dit qu'être aimé et choisi est un besoin humain auquel tout le monde a droit.

Je n'ai jamais réussi à croire que ce droit s'appliquait aussi à moi.

Quand toute ta vie, le monde autour de toi ne t'a jamais montré que tu étais le bienvenu, quand la première question qui te vient chaque matin est : « Est-ce que j'ai le droit d'être ici ? », tu arrêtes rapidement de croire que tu as droit à quoi que ce soit.

Quand je vois un couple marcher ensemble, deux amis rire ou simplement quelqu'un partager une photo avec une personne qui compte pour lui, je regarde un monde qui m'est étranger.

C'est comme si j'étais dans un aquarium à observer la vie à travers une vitre pendant que l'eau m'étouffe.

Je vois qu'il existe autre chose, mais peu importe mes efforts pour nager jusqu'à la surface, je reste sur place.

Je suis tellement habitué à manquer d'air que les rares fois où j'ai pu respirer librement, c'était presque inconfortable.

Si je partage tout ça aujourd'hui, c'est parce qu'il y a encore une partie de moi qui entretient l'espoir de sortir un jour de cette cage en verre.

Je ne sais pas comment.

Mais elle est là.

J'ai souvent essayé de m'en débarrasser pour arrêter d'espérer. J'imagine que je suis plus tenace que je le crois.

Honnêtement, ces pensées étaient enfermées en moi depuis si longtemps que les partager est le seul moyen que j'ai trouvé pour avancer aujourd'hui.